Analyse de classe du travail en milieu scolaire :



Photo de 2016. Source : pcmaoiste.org

Dans chaque branche, dans chaque secteur d’activité, on retrouve une variété de classes sur les lieux de travail. C’est normal : le lieu de travail est un lieu de lutte des classes, qui se divise en deux : ceux qui exploitent et ceux qui sont exploités, ceux qui décident et ceux qui exécutent, ceux qui supervisent et ceux qui produisent, etc. La division internationale du travail, renforcée et développée par le capitalisme de notre époque, l’impérialisme, fonctionne avec des unités de production (usine, magasin, entrepôt etc) organisés de manière complexe : on y trouve pêle-mêle des agents, des cadres, des assistants, des services différents, une direction… Parfois sur un même lieu, comme un hôtel ou un centre commercial, ce sont même des entreprises différentes qui assurent des services différents (une entreprise de nettoyage pour l’entretien par exemple), rendant encore plus complexe la tâche d’analyser ces lieux de travail.

Cet article a pour objectif de présenter une base d’analyse de classe du travail en milieu scolaire. Il se concentre principalement sur le fonctionnement d’établissements de l’enseignement secondaire (collège/lycée). Notre objectif ici est de présenter un peu le fonctionnement de l’école française pour celles et ceux qui y travaillent, et de donner des pistes sur la manière dont doivent être considérés les métiers de l’éducation dans une perspective plus large d’analyse de classe de la société française. Nous espérons que cet article sera utile à celles et ceux qui taffent dans ce domaine et souhaitent lutter avec leurs collègues au sein de ce lieu de travail particulier. En effet, pour lutter dans un lieu de travail, il faut savoir qui, potentiellement, sont les plus susceptibles d’être nos amis ou nos ennemis, et ne pas confondre les uns avec les autres.

Voilà actuellement les différents postes que l’on peut retrouver dans le milieu scolaire (collège/lycée). Nous les détaillons en partant de ceux qui réunissent le plus souvent des prolétaires jusqu’à ceux qui n’en réunissent pas :

  • Tout d’abord les agents, chargés de l’entretien, du système de cantine, des réparations et de missions d’accueil. La plupart de ces travaux sont assurés par des ouvrières et ouvriers : cantinières et cantiniers, agents de nettoyage, ouvrier bricoleur, jardinier, conducteur de bus… C’est grâce à cette frange du personnel que l’école peut rester ouverte et propre sans s’effondrer : leur rôle est essentiel dans la poursuite de l’activité de l’école. Leurs salaires sont proches du salaire minimum et ils composent en général un service relativement nombreux et prolétarien : on y retrouve souvent des femmes d’âge moyen (principalement dans le nettoyage), et des hommes d’âge moyen.
  • Dans le cadre d’emplois prolétaires, on voit se développer dans les écoles des postes d’accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) ou auxiliaires de vie scolaire (AVS). Aujourd’hui, les nouvelles embauches concernent seulement le statut AESH. Ce sont des emplois relativement précaires, où Pôle Emploi oriente en général des femmes prolétaires en grand nombre. Il est difficile d’être professionnalisé à ce poste et d’avoir un temps complet. Les temps partiels sont très nombreux.
  • Viennent ensuite les personnels d’éducation, qui sont divisés en deux : assistants d’éducation (surveillants/pions, exécutants) et CPE (Conseillers Principaux d’Education, cadres). Les CPE dirigent des équipes d’assistants d’éducation, ou AED. Les réformes des 15 dernières années dans l’éducation ont eu un double effet contradictoire sur le poste d’AED : une prolétarisation d’une part (avec un passage du statut de fonctionnaire titulaire à celui de contractuel de la fonction publique limité à 6 ans) et un rajeunissement d’autre part (avec une orientation claire du poste vers le recrutement d’étudiants ou au moins de jeunes prolétaires actifs). Nous détaillerons la question des surveillants plus bas. Les CPE, quant à eux, sont dans une position de cadres moyens, en général très proches de la direction et intégrés aux réunions régulières de celle-ci. Ils assurent tout de même des tâches d’exécutants comme les AED (surveillance, gestion éducative, standard téléphonique, communication avec les familles…) mais ont surtout pour tâche de déléguer ces travaux à leurs équipes d’AED. Ce sont des fonctionnaires recrutés sur concours à niveau Master.
  • On retrouve ensuite les personnels administratifs, allant de l’agent comptable jusqu’au gestionnaire matériel et au secrétariat. Le gestionnaire matériel est le petit chef des agents techniques, en quelque sorte le contremaître des ouvriers de l’école. Le gestionnaire matériel travaille dans un bureau, coupé des tâches exécutées par celles et ceux qui sont sous ses ordres. Il peut cumuler avec la comptabilité dans les petits établissements. Si ce n’est pas le cas, un agent comptable travaille à ses côtés, mais n’assume en général aucune tâche ouvrière dans l’école (exception faite parfois des entrées à la cantine), seulement la gestion des dépenses. Enfin, quant aux postes de secrétaires, il faut voir que nous ne parlons pas ici des agents d’accueil (qui rentrent dans la première catégorie dont nous avons parlé) mais bien de secrétaires administratifs de direction. C’est un poste très proche de la direction (intégré directement au service de direction en règle générale). Le service administratif d’une école est en général géré par une poignée de personnes qui peuvent cumuler les postes.
  • Comme dans tous les lieux d’enseignement, il est normal de trouver des enseignants. Ce sont eux qui donnent les cours tout au long de la journée. Recrutés sur concours (principalement CAPES), les profs composent en général le plus gros service au niveau du nombre. Ce sont des fonctionnaires qui ne dépendent pas directement du lieu dans lequel ils travaillent. Malgré le fait qu’ils n’aient aucune responsabilité à l’égard des agents et assistants d’éducation, il est courant qu’ils les encadrent et leur donnent des tâches (s’occuper de leur classe, de tel ou tel élève, préparer telle ou telle salle, faire réaliser aux élèves tel ou tel travail…). Le statut des enseignants est depuis plusieurs années sous le feu des réformes de l’Etat bourgeois, et le corps des enseignants le défend bec et ongles. Les réformes récentes ont tendance à rapprocher les personnels d’éducation (AED) et les profs, en créant des passerelles vers l’enseignement, afin de « susciter des vocations ». Pour les étudiantes et étudiants travaillant en tant qu’AED, l’enseignement ou le concours de CPE sont donc des débouchés que l’on retrouve souvent. Malgré les salaires assez peu élevés, cela permet d’accéder à une position de petite bourgeoisie fonctionnariale confortable et d’envisager, grâce à l’ancienneté, une meilleure rémunération. Diverses primes (comme celles en zone REP [ex-ZEP, réseau d’éducation prioritaire, principalement dans les quartiers prolétaires]) permettent aux enseignants de gagner plus. Ainsi, un enseignant en REP+ touche une prime annuelle de 4646€ en plus de son salaire normal. Cette prime est commune aux personnels titulaires (comme les CPE ou personnels de direction par exemple).
  • Les personnels de direction composent quant à eux le haut de l’échelle, ce sont eux les cadres supérieurs de l’école. Leur salaire est plus élevé que tous les autres postes : jusqu’à 5000€ brut mensuel. L’Etat bourgeois les incite au « résultat » par des primes pouvant aller jusqu’à 7000€ annuels pour les proviseurs et 6000€ pour les adjoints. Il existe un rapport hiérarchique évident entre le chef d’établissement et toutes les personnes qui travaillent dans l’école, même s’il est inscrit dans les contrats que certains personnels ne dépendent pas de lui (par exemple les fonctionnaires). Ce sont au final les personnels de direction qui ont le dernier mot dans toute la vie de l’établissement. Directement liés au rectorat, ils imposent dans leur école, en fonction de leur zèle, les consignes les plus strictes pour bénéficier d’avancement de carrière. Ce sont les principaux ennemis des prolétaires qui travaillent dans l’école, puisqu’ils n’hésitent pas à les presser comme des citrons pour répondre à leurs objectifs de performance. Ainsi, pour la frange des travailleurs de l’éducation qui subit l’exploitation (ouvrières et ouvriers), on peut en conclure qu’en définitive, ce sont les personnels de direction qui relèvent ou abaissent le taux d’exploitation en fonction de leurs besoins propres. Pour les autres personnels, même ceux qui ne dépendent pas d’eux, les chefs d’établissement ont suffisamment d’impact sur la vie de l’école et son fonctionnement pour orienter complètement l’action de tous les services à leur propre intérêt. En période de grève de profs, par exemple, afin de pouvoir justifier au rectorat qu’il a maintenu son collège ouvert, un chef d’établissement n’hésitera pas à mettre sur les agents, assistants d’éducation etc une charge de travail énorme pour compenser les absences et assurer un simulacre « d’ouverture ».
  • Enfin, bien que leurs situations soient très diverses, il existe quelques postes qui sont en général assurés par une seule personne : médecin scolaire, infirmier de l’éducation nationale, psychologue, assistant social… De manière générale, les réformes récentes ont eu tendance à transformer ces postes en flics ayant pour rôle de policer les enfants et leurs familles. Leur position particulière et isolée du reste de l’activité de l’école (en général confinés dans des bureaux avec des horaires de garde qui peuvent être seulement d’une demi-journée par semaine pour le médecin scolaire par exemple), en fait des postes peu intéressants à étudier dans cette analyse. A ces postes qui ne nous intéressent pas ici, nous pouvons rajouter les personnels d’inspection, qui ne sont que rarement dans l’établissement.

Suite à cette présentation des différents postes, on voit des services se dessiner et des rapports de classe entre ces services et au sein même de ceux-ci : tout d’abord il y a le bloc technique des agents, complètement prolétaire et principalement ouvrier, dirigé par le bloc administratif, où seul un poste, qui n’existe souvent pas dans les petits établissements, est prolétaire (agent comptable). Le bloc éducatif est mixte mais regroupe des potentiels prolétaires non-ouvriers (AED) et en général associé à l’important bloc enseignant (profs). Enfin, le bloc de direction, très proche du haut du panier éducatif (CPE) et administratif (secrétariat de direction) est petit bourgeois voire bourgeois (par exemple Jean Bastianelli, proviseur du lycée Louis le Grand et normalien) et encadre le tout. Il constitue le principal ennemi pour les prolétaires à l’école, qu’ils soient les jeunes prolétaires (écoliers) ou les prolétaires adultes au travail. Les enseignants sont un service très actif politiquement et syndicalement, notamment dû à la pression gouvernementale et aux multiples réformes de ces dernières années. Leur tendance à s’organiser en corps et à s’isoler des autres services, et à ne pas se lier au prolétariat de leurs propres écoles, rendent souvent leurs grèves infructueuses : il suffit que les agents et assistants d’éducation soient présents pour qu’un collège ouvre et accueille tous les élèves, avec ou sans les profs. Lors du mouvement de réforme des retraites, on a vu des collèges ouverts toute la journée alors qu’il n’y avait que 3 profs non-grévistes sur 30. En tant que corps intermédiaires, aux tendances petites bourgeoises très fortes, les professeurs peinent à impulser la lutte de classes dans le milieu scolaire, et tant qu’elle leur sera laissée en main, leur direction ne pourra mener qu’à la défaite des luttes au sein des écoles. Leurs tendances en général progressistes sont un bon point sur lequel les organisations prolétaires au sein des milieux scolaires doivent appuyer pour leur permettre de se ranger avec le prolétariat dans un mouvement d’ensemble. Cela est d’autant plus important pour eux que les fonctions de professeur et d’enseignant sont en train d’être petit à petit prolétarisées, en perdant tous leurs avantages spécifiques et leur statut, d’où une liaison organique avec le prolétariat. Ce processus de déclassement lié aux réformes de l’Etat bourgeois français face à la crise de l’impérialisme depuis des années créé des grognes chez les enseignants qui peuvent mener à des attitudes réactionnaires (lutte corporatiste) qui doivent être combattues par le prolétariat. Mais de manière générale, le corps enseignant est un allié à gagner.

Pour finir cette présentation, parlons un peu plus en détail d’un poste particulièrement intéressant car il témoigne des transformations de l’école voulues par l’Etat bourgeois : les assistants d’éducation (AED). Ce travail n’a jamais été un travail ouvrier, directement lié à la production. Il assure, en addition des professeurs et du personnel de direction, que l’école accomplisse le rôle qui est le sien dans la société bourgeoise : la reproduction sociale des classes de génération en génération. De fonctionnaire, ce poste est devenu contractuel suite aux réformes de l’éducation. Limité à seulement 6 ans de pratique, il est passé d’un métier durable à un emploi précaire, particulièrement destiné aux étudiants et temps partiel. Il a une double nature : encadrant pour les élèves (bien qu’il n’y ait aucune exploitation contrairement à des encadrants au travail) et exécutant pour toutes les autres personnes adultes exceptés les agents techniques qui sont au même niveau hiérarchique. Les AED sont donc d’un côté tournés vers le prolétariat, pour celles et ceux qui n’ont que ça pour manger à la fin du mois et qui travaillent les 40h/semaine réglementaires pour assurer leur temps plein, en général des jeunes actifs ; de l’autre tournés vers la petite bourgeoisie, avec la priorité accordée aux étudiants et les encouragements au début ou à la reprise d’études pour celles et ceux qui ne le sont pas. La pression de devoir changer de métier sous une limite de 6 ans pousse à un fort turn-over (changements d’équipes). Dans sa conception, l’Etat bourgeois souhaite se servir du poste d’AED pour former à bas coûts de nouveaux enseignants à partir de jeunes prolétaires ayant au moins le bac et d’étudiants à l’avenir chancelant. C’est cela que créé par exemple la Loi Blanquer de 2019 lorsqu’elle permet de recruter des étudiants de licence pour les intégrer petit à petit à l’enseignement. Il n’y a donc que deux voies possibles pour les AED qui ne s’orientent pas déjà vers une poursuite d’études : la prolétarisation hors du milieu scolaire, ou bien la passerelle vers l’enseignement au rabais, pour faire des remplacements ici et là.

Nous avons donc tracé ici des pistes d’analyse du secteur éducatif français, des classes qui le composent et des contradictions qui le traversent. De nombreuses luttes ont lieu en son sein, et bien que l’on entende le plus souvent parler des grèves de professeurs, il ne faut pas oublier qu’une école ne réunit pas que des profs. Il est évident que la concentration en prolétaires d’une école est plus faible qu’un centre logistique ou qu’une entreprise de nettoyage privée, mais le prolétariat qui travaille en milieu scolaire est en général sous-organisé, très peu syndiqué, et lutte de manière isolée. Changer cet état de fait, et mettre le prolétariat à la direction des luttes à l’école, c’est s’assurer des victoires contre l’Etat bourgeois et ses chiens de garde des directions.

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