Interwiew d’un livreur syndiqué de Toulouse



Le vendredi 30 novembre, les livreurs Uber et Deliveroo de Toulouse se sont mis en grève. Depuis la crise du Covid-19, leur situation s’est fortement dégradée. Nous avons contacté Yohan Taillandier, le secrétaire général du SLUT (Syndicat des Livreurs Ubérisés de Toulouse) pour discuter du travail des livreurs ubérisés et des raisons de leur grève.

Pour commencer, peux-tu te présenter ainsi que ton parcours jusqu’à cette grève ?

Je m’appelle Yohan et je travaille chez Deliveroo depuis 2 ans et demi, ce qui m’a permis de voir l’évolution de l’ubérisation, de plus je parle souvent avec des collègues qui travaillent avec Uber et Deliveroo, on a donc pu voir la grande précarité qui s’est instaurée de mois en mois vis-à-vis des livreurs Uber et Deliveroo

Raconte-nous comment se passe le travail et ce qui a évolué avec la crise du covid

Comme vous le savez, d’après Uber Eats, Deliveroo et le gouvernement nous sommes des auto-entrepreneurs, ce qui n’est pas évident pour la justice depuis que la Cour de Cassation a dit que nous étions des salariés. Actuellement nous sommes toujours payés à la tache. Il y a  un nombre donné de livreurs connectés dans une ville, il y a des commandes qui arrivent, ce qui n’a pas toujours été le cas chez Deliveroo parce qu’avant il y avait des créneaux ce qui était très bien parce qu’il y avait un nombre de livreurs par créneau et là on était assuré  d’avoir une activité. Deliveroo a décidé de modifier ceci pendant le premier confinement et donc plutôt que d’être 25 à 30 livreurs par heure on s’est retrouvé potentiellement 400. On a donc beaucoup mois d’activité, les livreurs attendent beaucoup plus comme chez Uber Eats et donc qui dit attente dit chiffre d’affaire largement en baisse pour les livreurs et une rémunération par commande en pleine déconfiture.

La baisse de revenu est de l’ordre de combien ?

Quand j’ai commencé à travailler, on nous disait que c’était bien d’être à 15€ de l’heure. L’année dernière on est tombé à 13€ de l’heure et cette année on est à 8 ou 9€ de l’heure. Très important, c’est un chiffre d’affaire, pas un salaire comme on est auto-entrepreneur. Il faut en plus retirer 22 % de ce chiffre d’affaires pour payer l’URSSAF, on est donc quasiment au seuil de pauvreté, en dessous du SMIC, c’est donc vraiment une précarité très importante. Ça a été l’une des colères qui a fait que Vendredi bon nombre de livreurs ont préféré rejoindre la grève et ne pas travailler, suspendre les connections, parce qu’ils se sont dit qu’il fallait se bouger, réagir , on était descendu au seuil de pauvreté. Ça a été un succès sur Toulouse, sur Bordeaux, la colère est bien présente.

Quelles sont vos revendications et vos perspectives quant à l’évolution de la grève ?

Une meilleure rémunération par course, la fin de la mise en concurrence des livreurs car les plateformes ont énormément recruté en Septembre et Octobre et on se retrouve à attendre pendant des heures des commandes qui n’arrivent pas. On demande à Uber et Deliveroo d’arrêter de prendre des livreurs parce qu’il n’y a pas assez de commandes.

On demande également la fin des suspensions de compte. Depuis quelques mois, des livreurs se connectent le matin, sont informés qu’il ne leur reste plus que 10 jours de travail et qu’ensuite ils ne pourront plus travailler avec la plateforme. Il n’y a pas de motif véritable et on se retrouve sans rien car on a pas le chômage évidemment, il y en a qui ont des enfants, il faut payer les factures… Il y a également un problème avec les notations chez Uber Eats. C’est-à-dire qu’un livreur est noté par le client avec des pouces rouges et pouces verts, hors des fois un client n’est pas content de la nourriture ou il a trop attendu à cause du restaurant et met un pouce rouge qui pénalise le livreur. C’est très mal expliqué au client et c’est discriminatoire, un client peut noter à la tête du livreur. On demande donc la fin de cette notation et en général de cette grande précarité, on demande aussi une négociation et une représentativité des syndicats.

Comment se déroule votre grève et quelles sont vos méthodes d’action ?

Pour cette grève de Vendredi, j’étais persuadé qu’on allait être 15 ou 20, on s’est retrouvé à 130 livreurs en grève. C’était un gros succès, on a décide de ne pas prendre de commandes et les plateformes étaient un peu en PLS, des commandes qui étaient très mal payées se sont retrouvées très bien payées parce que Deliveroo et Uber cherchaient absolument des livreurs pour faire des livraisons. C’est une première sur Toulouse que les livreurs manifestent, de ne pas prendre des livraisons, c’est notre façon de faire bouger les choses en faisant pression sur les plateformes et également sur le gouvernement qui on l’espère va prendre des décisions très vite. C’est essentiellement ça parce que sinon un livreur est tout seul sur son vélo ou son scooter, c’est très difficile de faire quelque chose mais de ne plus prendre les commandes c’est un moyen de pression énorme.

Les livreurs travaillent seuls, où et comment se créent les liens entre vous ?

En premier lieu quand on arrive aux restaurants, il y a souvent un temps d’attente pendant lequel on est bien sûr pas payé. Ça nous permet de discuter avec d’autres livreurs et généralement la première chose qu’on se dit, c’est à peine bonjour et tout de suite « combien tu as fait de chiffre d’affaire ? », pas « comment ça va ? ». On est tellement mal payé qu’il y a un véritable stress sur la rémunération. Il y a aussi les réseaux sociaux, des groupes Whatsapp, Telegram, Facebook, c’est comme ça qu’on a des informations, qu’on se rend compte qu’il y a des suspensions et des suppressions de compte.

L’ubérisation est un phénomène relativement récent, avez vous déjà mené des luttes dans votre secteur dans le passé ?

C’est déjà notre troisième grève mais jusque là on était une quinzaine devant le Burger King et maintenant grève et manifestation à 130, c’est une première sur Toulouse. Il y avait quelques dates parfois pour des actions nationales, notamment la CGT de Bordeaux qui est un syndicat très puissant qui arrive à mettre pas mal de livreurs dans la rue, à Lyon aussi, à Paris il y a le CLAP (Collectif des Livreurs Autonomes de Paris). On est en train de voir que beaucoup de syndicats CGT vont se créer dans d’autres villes de France. C’est pas anodin, les livreurs ont compris qu’ils pouvaient et devaient faire pression sur les plateformes et sur le gouvernement, on doit dire au bout d’un moment stop aux plateformes qui ont un tel pouvoir qu’il n’y a plus de négociations possibles. On en appelle au Gouvernement pour qu’il dise aux plateformes qu’elles ne peuvent plus payer aussi bas les livreurs.

Tu es à la CGT, quels liens avez-vous  avec les autres travailleurs en lutte dans d’autres secteurs ?

A l’avenir on va se rapprocher des VTC (Voiture de tourisme avec chauffeur, les chauffeurs Uber) parce que les différentes ordonnances et avancées avec le gouvernement concerneront avant tout les VTC et livreurs, on va donc se rapprocher de leur syndicat CGT. Le lien avec les VTC existe parce que c’est la tyrannie de l’algorithme qui nous lie, on travaille avec l’application et c’est l’algorithme qui va nous trouver le restaurant, le client et même nous choisir la rémunération. Nous faisons partie des transports et donc la lutte se fera au côté  des VTC.

On a été très bien accueillis par la CGT de Toulouse, je vais régulièrement à  la bourse du travail et ils nous aident énormément. Pour la grève, avec les organisateurs nous étions très surpris du nombre de personnes de la CGT venues pour nous aider.

Le rapprochement avec les VTC va se faire dans les semaines qui viennent car le Gouvernement va faire une ordonnance très rapidement, en Novembre ou Décembre. Il a créé la mission Prouin pour débattre de la représentativité des livreurs  vis-à-vis des plateformes. Les tribunaux et notamment la Cour de Cassation, ont dit que les livreurs étaient salariés, le gouvernement a demandé à la mission Prouin de réfléchir sur les droits et le statut des livreurs. Nous sommes pour l’instant auto-entrepreneurs, les plateformes se battent pour que l’on soit auto-entrepreneurs, le Gouvernement s’en contente car les plateformes disent que si on est salarié, ce n’est plus viable, qu’elles partiront et que nous serons au chômage. Cette mission va débattre pour nous confirmer notre statut, hors on sait très bien qu’elle va nous confirmer que nous sommes auto-entrepreneurs mais la Cour de Cassation et la Justice voient entièrement un lien de subordination.

Le résultat de la mission Prouin devait arriver en Octobre, on a pas encore la réponse mais le gouvernement, quoi qu’il arrive, fera son ordonnance en Novembre ou Décembre. Les VTC et les livreurs vont très vite intervenir selon la réponse du Gouvernement qui va peut être modifier, ou pas, notre statut.

Vous faites confiance au gouvernement pour changer les choses ?

Franchement non, on voit depuis deux ans que le gouvernement tente de faire passer une loi, le Conseil Constitutionnel l’a bloqué par deux fois. Quand on lisait cette loi on se demandait si c’était pas directement Uber Eats ou Deliveroo qui l’avaient écrite. Quoi qu’il arrive, on veut beaucoup plus de protections et de droits, certains livreurs veulent rester auto-entrepreneurs mais avec des protections, il y en a certains qui veulent être salariés. Je trouverais normal que nous soyons salariés autonomes, comme les cadres, avec un nombre d’heures à faire dans le mois et la protection du code du travail, parce qu’il y a bien une subordination comme le dit la Cour de Cassation. Nous devrions donc avoir le droit aux congés payés, au chômage, etc.

Il y a trois positions possibles : soit on est auto-entrepreneurs, ce statut hallucinant sans aucune protection, soit dire qu’on est salariés, mais je ne vois pas le gouvernement faire ça. Il y a une troisième position, rester auto-entrepreneurs pour garder la flexibilité mais avec quelques protections. Hors, nous sommes opposés à cette troisième voie car ce serait attaquer encore plus le droit du travail : si il y a un lien de subordination on doit vraiment être salariés avec les protections qui vont avec, c’est la loi.

Comment peut-on apporter notre soutien de l’extérieur ?

Pendant très longtemps, les livreurs se sont sentis seuls, sur un vélo avec cette tyrannie de l’algorithme. C’est très important que les médias expliquent pourquoi on est en grève, pour que les gens comprennent ce qui se passe, quelles sont nos conditions de travail. Par exemple, aux États-Unis, en Californie, il y a eu un référendum sur la proposition 22 afin de salarier les chauffeurs et les gens ont voté contre. Je pense qu’en fait les gens ne comprennent pas véritablement la grande précarité dans laquelle on travaille. C’est possible en etant connecté 6 heures de ne gagner que 12€50. C’est important de parler de notre précarité, de nos conditions de travail et de la difficulté du job, les médias qui parlent de notre situation peuvent faire évoluer les choses. J’espère aussi que le Gouvernement va prendre ses responsabilités et aider les livreurs, parce qu’on ne peut pas continuer ainsi.

Contacts du SLUT : [email protected] ou 06 34 19 13 19

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