L’écriture « inclusive » : incompréhension de la linguistique et de la lutte des classes

L’écriture « inclusive » : incompréhension de la linguistique et de la lutte des classes

Depuis quelques années, l’écriture inclusive est apparue dans un petit cercle, celui des militants de la gauche dite « radicale », particulièrement des féministes. On en a entendu parler à la télé, il y a eu quelques débats assez peu intéressants, mais on a presque pas entendu de linguistes, jusqu’à récemment où une tribune a été publiée. 32 linguistes y détaillent les nombreux problèmes et non-sens de ce type d’écriture. Nous conseillons vivement la lecture de cette tribune, car dans cet article nous aborderons la question sous un autre prisme qui se veut complémentaire.

Mais d’où vient l’écriture inclusive ? Le constat de départ de ses défenseurs est qu’il y a un usage dans la langue française qui met en avant le masculin au détriment du féminin, la fameuse règle du « en cas de pluriel le masculin l’emporte » par exemple. Aussi, dans l’usage courant, les noms de métiers ou de fonctions sont au masculin. Le but ici n’est pas de débattre de l’évolution de la langue française et sa grammaire, des linguistes le font très bien, c’est leur domaine, et ils expliquent en quoi ce point de vue sur la langue est faux. Nous nous concentrons ici sur le sens idéologique de l’écriture inclusive, sur ce qu’elle traduit d’une vision du monde.

Il existe dans notre société une inégalité entre les hommes et les femmes qui est un vieil héritage des sociétés antérieures, de l’esclavage et du féodalisme, c’est ce qu’on appelle le patriarcat. Le capitalisme n’a pas résolu cette inégalité et ne le peut pas, mais il a permis aux femmes d’entrer massivement dans la production industrielle où elles ont alors pris conscience de leur condition d’une manière nouvelle. En tant qu’ouvrières, elles sont exploitées par le patron, et en plus elles portent le poids de vieux préjugés les cantonnant au rôle de ménagères, de secondes mains. Cette inégalité, on la constate de manière indépendante de la langue dans tous les autres pays, et cette inégalité est encore plus dure dans les pays où le féodalisme est encore présent. Cela signifie que la société de classe produit des effets similaires alors que la culture, le psychisme ou la langue, diffèrent. Ce n’est donc pas dans la langue française que l’on trouve la source de l’oppression des femmes, ni dans la culture. Cela signifie, en définitive, que la place des femmes dans la société est liée à la lutte des classes, et non à la culture. Les défenseurs de l’écriture inclusive ont la démarche inverse, c’est à dire considérer que la culture, ou les idées, sont le point de départ de l’oppression des femmes, que la langue fait partie de la culture, et qu’il faudrait lutter sur ce terrain pour obtenir une amélioration de la condition des femmes. Tous ces postulats sont faux.

Qu’est ce que la langue ? Est-ce que c’est un reflet de la réalité et donc une idéologie ou un concept, et est-ce qu’il faudrait transformer la langue pour transformer la réalité du patriarcat ou faire disparaître les oppressions ? En tant que marxistes on peut répondre à ces questions.

La langue n’est pas un produit culturel ni idéologique, elle fait partie de la vie matérielle de la société. La langue est le produit de la vie productive et de la vie sociale de l’humanité, c’est pourquoi elle est la même entre deux classes opposées telles que la bourgeoisie et le prolétariat, dont les intérêts matériels et politiques et l’idéologie sont opposés et s’excluent mutuellement. Une langue peut même être commune à deux nations différentes. La réalité de la langue n’appartient donc pas à une classe, mais à toute une société. La langue n’est pas un produit idéologique ou culturel, elle est liée à l’activité matérielle (productive, sociale, scientifique) de la société. En URSS et en Chine sous le socialisme, on a pas vu de transformation de la langue, alors même que toute la production et les relations sociales se transformaient radicalement.

En revanche la langue a un double aspect. Pour donner un exemple : le pain, c’est du pain, et le mot y réfère en tant qu’objet, ça se mange et ça n’a pas en soi de signification particulière. En revanche pour les chrétiens le pain revêt un sens idéologique. Il y a dans le langage un double aspect, matériel d’une part, idéologique de l’autre. Le « pain » dans le langage ne porte pas le symbole chrétien de manière universelle, en revanche il est compréhensible de manière universelle en tant qu’objet matériel. La preuve en est qu’on peut manger du pain en dehors d’une cérémonie religieuse, et le mot « pain » peut être traduit dans d’autres langues sans changer ce qu’il est en tant qu’objet. Pour les mêmes raisons il n’y a pas de rapport formel entre le féminin et le masculin dans la langue, et dans la réalité. Personne ne pense à une « femme voiture » ou un « homme grille pain ». Pourtant la langue française utilise le féminin et le masculin de manière neutre dans la majorité des cas. Considérer que cet usage du féminin et du masculin porte un sens de sexualisation n’a absolument aucun sens, c’est une absurdité que tout le monde comprend.

D’autre part, il y a souvent une confusion à propos de la langue et de ses règles. La grammaire ou la conjugaison ne sont pas des lois qui fixent la langue, en fait c’est l’inverse. C’est l’universalité de la langue (dans ses milliers de formes différentes d’une région à une autre du monde) qui a permis d’établir des règles générales que sont la grammaire et la conjugaison. Ce ne sont donc pas les règles qui déterminent l’usage du langage, peu importe ce qu’en disent les académiciens, c’est l’usage qui détermine la langue, sa pratique quotidienne, et cette pratique évolue sans cesse à l’échelle de toute une société. Même si les changements ne se font pas en quelques années et qu’on ne le réalise pas forcément à l’échelle d’une vie humaine. Établir une nouvelle règle sortie de nulle part ne changera pas la pratique de la langue, car une règle n’a pas le pouvoir de changer toute une réalité sociale.

L’écriture inclusive est un produit idéologique sans fondement, et non une tactique révolutionnaire. C’est tout l’inverse, elle va à rebours de ce qu’est la langue, et dans sa démarche elle va à rebours de la lutte des classes. Défendre la dignité des femmes et leur lutte pour l’émancipation est incompatible avec l’écriture inclusive puisque ces deux choses ne se croisent jamais et ne se croiseront jamais dans la réalité, tout simplement parce que l’écriture inclusive ne comprend ni la langue, ni la place des femmes dans la société. Pas plus que mettre des femmes bourgeoises à des postes de direction ne fera disparaître le patriarcat. La petite bourgeoisie qui a inventé l’écriture inclusive n’a pas une conception scientifique, et rejette même ouvertement les sciences (la science révolutionnaire en premier lieu) sous l’influence du post-modernisme. Le post-modernisme considère que la réalité ne peut être comprise de manière objective car elle est composée d’une multitude d’individus et de subjectivités appartenant à différents groupes (les femmes, les gays, les lesbiennes, les noirs, les femmes noires, etc..), et que cette multitude empêche quoi que ce soit de commun entre ces différents groupes dont les réalités seraient différentes. C’est la fin de l’existence des classes, de la lutte des classes, de la science, et de la lutte révolutionnaire. Il n’y a plus dans cette conception que de petits groupes isolés et perdus luttant de manière aveugle et désespérée contre des oppressions qui se manifestent en idées (et le langage est porteur d’idées). Pour le prolétariat la première oppression est celle du patron, de la dépossession de son travail au profit des exploiteurs. Il ne s’agit pas d’une idée mais d’une réalité matérielle, d’un fait tangible.

L’écriture inclusive est une idéologie obscurantiste et dogmatique car selon cette vision, si on est contre toute forme d’oppression on doit se ranger derrière ces théories sans réfléchir et sans discuter. Ce que porte la petite bourgeoisie c’est l’incapacité à se lier aux masses, à lutter concrètement pour les masses, à se sacrifier pour elles, et elle utilise le chantage plutôt que le raisonnement pour imposer ses idées car elle n’a pas de stratégie ni de compréhension globale de la société. La petite bourgeoisie a peur des masses car elle est menacée de tomber dans le prolétariat, et tente d’exister au détriment du prolétariat. C’est pourquoi l’idéologie petite-bourgeoise porte cette angoisse de l’oppression détachée de la lutte des classes et que toutes ses idées d’aménagement du capitalisme sont à la fois stériles pour les masses, et nuisibles pour les révolutionnaires.

3 thoughts on “L’écriture « inclusive » : incompréhension de la linguistique et de la lutte des classes

  1. relayer une tribune publiée dans Marianne et écrite par des universitaires réactionnaires (tribune qui n’a rien de scientifique d’ailleurs même si signer par des linguistes), pour un journal qui se veut prolétarien c’est moche.
    Et l’article est mauvais, dogmatique : y’a aucune notion de dialectique dans vos propos, juste une vision mécanique des choses (l’écriture inclusive vient uniquement de règles arbitraires, les règles n’ont aucune influences, la langue est indépendante des idéologies, mais on est où là?).
    Où est l’analyse des attaques d’une partie de la bourgeoisie réactionnaires sur l’écriture inclusive?
    C’est vrai que c’est plus simple de crier au postmodernisme au lieu de faire une véritable analyse prolétarienne de ce qu’est réellement l’écriture inclusive (oui y’a des critiques à faire, mais faisons ça un minimum sérieusement, et de façon scientifique)

  2. Cet article témoigne d’une grande méconnaissance des points de vues féministes qui défendent l’écriture inclusive, chaque acte au sein de la société patriarcal ne doit pas forcément être révolutionnaire (l’écriture inclusive n’est en soit pas révolutionnaire) mais peut être un moyen d’obtenir une meilleure représentation dans le langage. Le langage étant le reflet de la société il serait pittoresque de penser que l’écriture inclusive serait une grande attaque au patriarcat, elle doit être combinée à une vraie stratégie révolutionnaire qui cherche à abattre tout système de domination (ces derniers s’alimentant).
    L’invocation du terme “petit bourgeois” est un argument fallacieux qui invisibilise grandement les défenseuses prolétaires de l’écriture inclusive et qui sous estime les masses dans leur capacité à adopter un langage inclusif
    Votre article transpire la méconnaissance du féminisme matérialiste, il place la lutte contre le patriarcat comme un combat secondaire qui quand il s’effectue ne doit nullement s’en prendre au monde fait pour les hommes, mais seulement aux hommes bourgeois. Si la fin du patriarcat nécessite une abolition du capitalisme, la lutte se mène aussi entre classes de genre, entre les hommes cis qui sont privilégiés et dominants sur les femmes et personnes minorisées de genre, dominées et exploitées.

  3. “la lutte se mène aussi entre classes de genre, entre les hommes cis qui sont privilégiés et dominants sur les femmes et personnes minorisées de genre, dominées et exploitées.”

    TW AGRESSIVE : Ade, je suis tout à fait d’accord avec toi . Je suis Queer genderfluid demisexuel et je trouve cette société-e trop injuste ! A bas le cis-hetero-patriarcat ! Pour un-e monde sans classe de genre !

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