La cyberguerre et l’ingérence étrangère font couler des larmes de crocodile à Washington

La cyberguerre et l’ingérence étrangère font couler des larmes de crocodile à Washington

Cet article est tiré de la version papier de la Cause du Peuple de Mai-Juin 2021, disponible ici.

Le piratage par ransomware (logiciel rançonneur en français) ciblant le principal géant de la distribution de pétrole aux États-Unis a ravivé la paranoïa étasunienne envers les « hackers russes ». La saisie des données par les pirates a forcé la compagnie de transport de pétrole Colonial Pipeline à fermer son réseau tout le long de la côte Est ce 7 mai, ce qui a mené à des pénuries de pétrole à travers tout l’Est du pays. Bien que le président étasunien, Joe Biden, ait admis que le groupe responsable de l’attaque, connu sous le nom « DarkSide », n’est pas soutenu par la Russie, il maintient que la Russie porte une certaine responsabilité. Biden a affirmé qu’il y aurait des preuves démontrant que le logiciel qu’utilisent les hackers, ou bien les hackers eux-mêmes, sont en Russie. Si les États-Unis sont la cible d’une cyberattaque, il est supposé que la Russie est, d’une manière ou d’une autre, impliquée. Cette obsession envers la menace cybernétique russe s’est enracinée dans l’imaginaire américain à la suite du résultat contesté de l’élection présidentielle de 2016. Les accusations de collusion entre l’équipe de campagne de l’ex-président Donald Trump et la Russie ont été représentées comme un ultime affront contre « la première démocratie du monde ». Pourtant les États-Unis sont les pionniers de la cyberguerre et de son utilisation dans la société pour influencer l’opinion publique. Ce n’était que lors de l’élection de 2016 que pour la première fois ces techniques développées pour servir l’impérialisme étasunien étaient utilisées contre eux. Après des décennies d’application de techniques avancées d’ingénierie sociale dans les pays étrangers, la bourgeoisie impérialiste étasunienne veut que le monde entier prenne position avec elle dans l’intérêt de préserver sa propre souveraineté , sous couvert de « démocratie ». Par conséquent, tout le débat sur l’influence du numérique et d’internet sur la société et la démocratie est limité par un parti pris qui cache l’essentiel : les mains sanglantes de l’impérialisme yankee qui ont exploité ces méthodes plus que n’importe qui d’autre. Tant que le sujet de la cyberguerre ne prend pas en compte le rôle de l’impérialisme étasunien, il n’est qu’un sujet de discussion unilatérale qui sert à promouvoir une guerre contre la Russie, la Chine et l’Iran en mettant les divisions de la société étasunienne sur le compte d’un facteur externe.

En tant que quatrième théâtre opérationnel après la terre, la mer, et l’air, la sphère cybernétique est un contexte bien intégré dans les stratégies et tactiques militaires de toutes les puissances impérialistes. Incluant la Russie, qui dispose d’un cyber-arsenal très développé. Selon les États-Unis, des hacker russes explorent les réseaux électriques des États-Unis depuis des années afin d’être prêts à monter une cyberattaque ; ils font cependant la même chose sur le réseau russe. En 2020, une des plus importantes cyberattaques contre les États-Unis a eu lieu. L’attaque de type Advanced Persistant Threat (menace persistante avancée) a donné accès aux données de dix institutions fédérales sur une période de huit à neuf mois, dont les départements de l’énergie, de la défense et de la sécurité intérieure des États-Unis. Les caractéristiques de l’attaque ont mené les experts de cybersécurité étasuniens à penser qu’un groupe de hacker soutenu par la Russie ou le Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie lui-même fût responsable pour ce cyberespionnage. Pourtant, le rôle supposé de hacker russes dans l’élection de 2016 a reçu beaucoup plus d’attention médiatique que l’attaque de 2020, bien que cette dernière ait été de plus grande ampleur. Cela s’explique en prenant en compte l’importance idéologique d’une intrusion étrangère dans l’élection de 2016, qui représente une des périodes de lutte les plus intenses au sein de la bourgeoisie impérialiste étasunienne. L’investigation du procureur Mueller chargé d’enquêter n’a mis en évidence aucune preuve de collusion entre la Russie et l’équipe de campagne de Trump de 2016. En somme, ses conclusions étaient limitées à des liens entre quelques Russes et des individus de la campagne Trump qui ont été pour la plupart inculpés pour avoir caché des preuves au FBI lors de l’investigation. L’examen a aussi souligné le rôle de l’Internet Research Agency (Agence de recherche internet), basé à SaintPétersbourg. C’est cette organisation qui a mené des campagnes sur des réseaux sociaux en 2016 pour influencer les votes en faveur de Donald Trump. L’agence est liée à Yevgeny Prigozhin, un oligarque russe proche du président Vladimir Poutine. Tout ceci montre que l’influence des hacker russes est largement exagérée dans les discours étasuniens.

L’impérialisme étasunien a besoin de cette paranoïa russophobe afin de sauver les apparences et de se redresser idéologiquement lorsque les contradictions internes à la société étasunienne atteignent leurs limites. La politique néolibérale d’Obama n’avait pas réellement amélioré la condition du prolétariat étasunien, sa réforme de l’assurance maladie a été décevante, les exécutions régulières de personnes noires par la police ont causé une longue vague de révoltes violentes, et le mouvement suprémaciste blanc a réagi en se mobilisant massivement en soutien à Donald Trump. Il n’y avait aucune perspective de fin pour la guerre impérialiste menée en Afghanistan et la bourgeoisie impérialiste étasunienne était divisée sur comment concourir contre les autres puissances impérialistes. Encore aujourd’hui, toutes ces contradictions continuent à perturber le fonctionnement de la société de classes des États-Unis comme prescrit par le contrat social : étudier, travailler, économiser, se procurer une maison, fonder une famille et prendre sa retraite. Les hackers russes sont un bouc émissaire pour rejeter la faute sur un élément externe au lieu des contradictions internes à la base de l’éclatement de la société étasunienne, similaire en sa fonction à l’accusation contre les juifs pendant la grande dépression des années 30. Plutôt que d’admettre que l’élection présidentielle de 2016 était une lutte féroce entre deux sections de la même bourgeoisie, notamment une qui favorise une politique étrangère principalement dirigée contre la Russie, représentée par Hillary Clinton et une autre qui favorise avant tout une politique anti-chinoise, représentée par Trump. Il est commode de diffuser le mensonge consistant à dire que les États-Unis ont toujours été un pays uni et que toute cette discorde n’était que le résultat des actions de quelques hackers à Saint-Pétersbourg. De même, les violents affrontements entre le mouvement Black Lives Matter et la police ou entre le mouvement suprémaciste blanc et le mouvement sont imputés à des hacker russes qui exploitent la puissance des réseaux sociaux afin de créer de la « polarisation » dans la société étasunienne. Cela permet d’ignorer la cause interne et principale des complexes divisions sociales aux États-Unis : l’État colonial et suprémaciste blanc construit sur le génocide et le vol de terres des autochtones et l’esclavage des Africains. En bref, le message est que tout allait bien aux États-Unis avant que les russes ne gâchent tout en faisant élire Trump. Ce mythe est fondamental dans la propagande du président Joe Biden et son ultime effort pour unifier toutes les classes sociales du pays en vue d’une guerre contre la Chine et la Russie. Le slogan de sa campagne présidentielle de 2020 était « Bataille pour l’âme de la nation » et ce message définit bien son rôle à la tête de l’impérialisme étatsuniens. Sa mission nationale est d’unifier les différentes classes de la société étasunienne sous l’idéologie chauvine de l’exceptionnalisme étasunien, tout en continuant à mener l’offensive contre la Chine et la Russie, exactement comme le faisait Trump. La légende des hackers russes est essentielle pour cette mission puisqu’elle permet à l’État de délivrer un message commun au prolétariat, à la petite bourgeoisie et à la grande bourgeoisie, aux minorités opprimées et aux racistes : « ne nous laissons pas diviser par Poutine, restons soudés ensemble en tant que fiers Américains vivement opposés à la Russie et à la Chine ! »

Cependant les plaintes de Washington au sujet de la cyberguerre et de l’ingérence étrangère ne sont pas sincères puisquils appliquent les mêmes méthodes depuis longtemps contre d’autres pays dans le monde entier. La grande hypocrisie des impérialistes étasuniens est parfaitement illustrée par leur réaction au témoignage de Brittany Kaiser, l’ex-directrice du développement des affaires pour Cambridge Analytica, dans l’investigation Mueller. Elle avait déclaré que les méthodes technologiques d’ingénierie sociale utilisées dans leur soutien à la campagne présidentielle de 2016 de Trump étaient de « qualité militaire ». Cette déclaration avait provoqué une réaction d’indignation chez les examinateurs, les politiciens anti-Trump et au sein de la petite bourgeoisie libérale, pourtant l’aveu claire que les mêmes méthodes sont utilisées par les services de renseignements et larmée n’a même pas attiré l’attention. Il est totalement accepté que les forces d’occupations et spécialistes de la cyberguerre étasunienne manipulent des sociétés étrangères afin de les instrumentaliser au service de l’impérialisme étatsunien.

Cet aspect de la guerre est devenu important pour la stratégie militaire étasunienne lors de leur longue guerre contre le peuple vietnamien entre 1955 et 1975. Lors de cette guerre, les Yankees ont réalisé qu’il est plus efficace de convaincre la population rurale de les soutenir contre les communistes en apportant du soutien matériel et infrastructurel plutôt qu’en les harcelant et en brûlant leurs villages. Cette stratégie de « winning hearts and minds » (« gagner les cœurs et les esprits ») est ensuite devenue centrale pour le service de renseignement étasunien après les années 60 après les révélations accablantes d’ex-personnels de la CIA tels que Philip Agee et Victor Marchetti. L’impérialisme étasunien a été pris avec trop de sang sur les mains, ce qui rend difficile le pillage du globe au nom de la « démocratie » et des « droits de l’homme ». La CIA a donc remplacé la plupart de ses intermédiaires suspects, liés à des dictateurs militaires et à des escadrons de la mort, par des ONG prétendument dédiées à la promotion de la « liberté ». Au fil du temps, un réseau mondial d’ONG s’est développé autour du National Endowment for Democracy (NED, Fondation nationale pour la démocratie), fondé en 1983. Le NED est essentiellement un front de la CIA et le centre de financement pour ces ONG aux services de l’impérialisme étasunien. Parmi ces ONG, il y a le Center for Applied Non Violent Action and Strategies (CANVAS, Centre pour l’action et les stratégies non violentes appliquées). CANVAS est une école d’activisme international créé par des activistes serbes qui ont aidé à éjecter Slobodan Milošević du pouvoir en 2000. Parmi les projets financés par le NED, on trouve sur leur site web de longues listes d’initiatives vagues, telles que :

– 120 000 $ pour les « processus politiques » au Venezuela qui servent à « renforcer les capacités de communication et la cohésion interne, à consolider un réseau national d’activistes sociaux et politiques. Des équipes de communication régionales seront mises en place pour améliorer le flux d’informations et renforcer l’activisme au niveau local. Les organisations de base travaillant dans huit secteurs sociaux seront répertoriées dans une base de données et soutenues. »

– 350 000 $ pour le National Democratic Institute for International Affairs (l’Institut national démocratique pour les affaires internationales) à Hong Kong. « L’Institut amplifiera la voix des citoyens de Hong Kong en soutenant la diffusion des résultats des sondages d’opinion publique sur le développement démocratique. En outre, pour accroître la capacité des jeunes Hongkongais à raconter et à partager leurs histoires, l’Institut soutiendra l’engagement des jeunes de Hong Kong par le biais de récits numériques sur les expériences quotidiennes des citoyens en matière de participation politique. L’Institut soutiendra également l’engagement international et la défense de la réforme politique et du développement démocratique de Hong Kong. »

– 345 000 $ pour le « renforcement des institutions politiques » en Russie « Pour soutenir l’activisme démocratique, l’organisation mènera un programme visant à accroître la capacité des activistes civiques à s’engager avec les citoyens autour des principes de la gouvernance démocratique par le biais de plateformes en ligne. L’organisation fournira une formation personnalisée et adaptée sur les meilleures pratiques de communication en ligne et les stratégies de sensibilisation à divers acteurs civiques.

Il est impossible pour la Russie ou n’importe quel autre pays d’ouvertement financer de telles organisations opposées au gouvernement aux États-Unis. Cependant, ces derniers, en tant que première superpuissance impérialiste, peuvent se permettre d’ingérer profondément dans la politique russe depuis l’effondrement de l’URSS. Pendant l’élection présidentielle russe de 1996, il était clair que le candidat pro-étasunien, Boris Eltsine, allait perdre contre le candidat du Parti communiste de la Fédération de Russie, Guennadi Ziouganov, à cause de la pauvreté générale en Russie apportée par sa politique libérale. Les États-Unis ont alors envoyé leurs meilleurs conseillers de campagne sur place pour le soutenir et Eltsine a finalement gagné l’élection. Depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, l’impérialisme étasunien essaie sans cesse d’affaiblir l’impérialisme russe en promouvant et guidant des mouvements internes contre Poutine. Couramment, l’ingérence étasunienne essaie de personnifier la révolte populaire contre le régime de Poutine en Alexeï Navalny, un fasciste reconverti en « activiste anticorruption ». Alors que les étasuniens se plaignent des hacker russes, ils ont déjà déployé un dispositif de guerre hybride beaucoup plus développé en Russie, comme dans tous les autres pays s’opposant à l’hégémonie impérialiste étasunienne.

Après la cyberattaque sur Colonial Pipeline, il est à prévoir que les États-Unis vont investir encore d’avantage dans leur capacité de cyberguerre et que par conséquent, le conflit interimpérialiste courant va s’envenimer avant d’éclater dans une guerre mondiale. Il est donc essentiel que le prolétariat international développe et protège sa conscience de classe contre le barrage de désinformation impérialiste dans les médias bourgeois comprenants le newsfeed , instrument d’algorithme manipulateur. Les impérialistes veulent diviser le prolétariat international en mettant en cause des facteurs étrangers, tout en jouant les innocents. Même en France, les journalistes bourgeois n’ont pas hésité à rapidement médiatiser un lien supposé entre le mouvement des gilets jaunes et la Russie. Partout dans le monde, la politique bourgeoise répond à un principe commun : unifier la bourgeoisie nationale et diviser le prolétariat. En réponse, nous devons nous souvenir des paroles de Lénine : « Pendant une guerre réactionnaire, une classe révolutionnaire ne peut que souhaiter la défaite de son gouvernement. »

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