Hyperémèse gravidique : quand le sexisme médical entraine la mort.

Hyperémèse gravidique : quand le sexisme médical entraine la mort.

Cet article est tiré de la version papier de la Cause du Peuple de Mai-Juin 2021, disponible ici.

« Mon médecin considère que mes symptômes sont liés… à la peur de l’inconnu» Lindsay1

En 2014 les presses médicales ont été prises de court par la presse people qui dédiait ses gros titres à Kate Middleton, hospitalisée à répétition pendant sa grossesse et mettait sur le devant de la scène cette maladie bien connue des femmes, et complètement refoulée par le corps médical international : « l’hyperemesis gravidarium ». En effet il a fallu attendre qu’une princesse du royaume britannique en souffre pour que cette maladie affligeant plus de 10 000 femmes chaque année, soit entre 1 et 5 % des grossesses (grossesses à terme, IVG et fausses couches comprises), soit très vaguement considérée en médecine. Toutes proportions gardées en définitive, car les mythes masculins autour de la grossesse et les différentes injonctions au bonheur dont font l’objet le corps des femmes ont encore aujourd’hui l’ascendant sur de réelles études scientifiques, c’est une forme de sexisme médical.

Qu’est-ce que l’hyperémèse gravidique ? C’est une pathologie caractérisée par l’apparition des symptômes suivant au cours d’une grossesse, ceux-ci apparaissent le plus souvent durant le premier trimestre et durent variablement selon les femmes, allant parfois jusqu’à la fin de la période intra-utérine (provoquée par IVG ou bien menée au terme des neuf mois de gestation) :

– Vomissements et nausées très fréquents et/ou constants.

– Perte de poids importante (-5 % du poids initiales).

– Impossibilité totale ou partielle de s’alimenter et de s’hydrater.

– Déshydratation aigüe.

Cétonurie (dénutrition aiguë).

– Perturbations hépatiques.

– Perturbations cardiaques.

– Perte vitaminique.

– Épuisement.

Il est primordial de distinguer les fameuses nausées matinales auxquelles sont sujettes 70 % des femmes enceintes, de ces vomissements de bile et de sang une fois l’estomac vidé par les premiers vomissements. Les hospitalisations d’urgence sont très souvent nécessaires pour hydrater la patiente par intraveineuse, parfois l’alimenter par sonde gastrique. Il n’existe à ce jour aucun traitement médicamenteux permettant de soulager ces symptômes, les hospitalisations ne servent qu’à rester en vie. Notez que l’ensemble des symptômes peuvent disparaître temporairement et resurgir, ce qui entraîne une grande détresse psychologique chez les femmes non averties.

Qu’est-ce que le sexisme a à voir là-dedans ? Les origines de cette pathologie restent à ce jour inconnues faute de recherches. Les premiers écrits psychanalytiques du XIXe siècle traitant des vomissements gravidiques ont classé ce symptôme dans la catégorie des « névroses hystériques ». L’état actuel des choses est tout à fait comparable : selon une étude menée par Her foundation2 entre 2003 et 2005, au moins la moitié des patientes ont exprimé de grandes difficultés à recevoir de l’attention de la part de leurs médecins, s’entendant dire généralement qu’elles n’étaient pas malades, « mais juste enceintes ». Une autre enquête3 a révélé que 36,6 % des patientes interrogées ont exprimé n’avoir reçu aucune aide de la part du personnel soignant. Or la seule spécificité de l’hyperémèse gravidique sur le plan médical est qu’elle n’afflige que les femmes (et hommes trans qui enfantent dans une moindre mesure), en raison de quoi les médecins, très majoritairement hommes, assimilent cette pathologie à des humeurs, un besoin d’attention, du chipotage, enfin systématiquement à un rejet psychologique de l’état de grossesse et/ou de l’enfant à naître. En effet dans l’imaginaire collectif résolument patriarcal, la première fonction de la femme étant de donner la vie, elle ne peut qu’être fautive si le faire ne la rend pas heureuse et rayonnante.

Quelles sont les conséquences de cet état de fait ? Comme leurs plaintes ne sont pas prises en compte, beaucoup de femmes ont subi de fortes complications comme de l’hématémèse (vomissement de sang) et une déshydratation sévère avant qu’elles ne soient prises en charge correctement ; menant une proportion significative d’entre elles à subir une fausse couche. D’après les chiffres de l’étude citée plus haut, 15,2 % des femmes atteintes ont recours à une IVG (interruption « volontaire » de grossesse), et 12,7 % de plus confient l’avoir très sérieusement envisagé, sans y avoir jamais songé avant l’apparition de la maladie. Les cas des IVG chez les femmes souffrants d’hyperémèse gravidique sont particuliers car ceux-ci, motivés par le désespoir et la souffrance physique, engendrent chez une partie des femmes qui y ont recours de graves dépressions et un stress post-traumatique. Sans surprise, cette proportion se retrouve parmi les femmes ayant été ignorées et jugées par le corps médical. S’il y a des exceptions auprès des femmes médecins plus disposées à concevoir qu’une femme enceinte soit malade sans que ce soit psychiatrique, il persiste qu’une révolution culturelle nous débarrassant du patriarcat est indispensable pour que l’ensemble du milieux médical cesse de traiter les patientes femmes comme des clientes à neuroleptiques. Car peu importe combien de docteurs nous pourrions individuellement sensibiliser, sans recherche il n’y a pas de traitement, et le protocole d’hospitalisation en vigueur aujourd’hui en France n’en restera pas moins barbare et inefficace : isolation dans le noir avec confiscation du portable, interdiction de recevoir des visites à l’exception du mari à raison de 30 minutes par jour, ce jusqu’à ce que la patiente parvienne à manger une demie compote ; le tout au service psychiatrique. Les témoignages après un tel traitement sont très nombreux tant il est traumatisant ; non seulement celui-ci n’est basé sur aucune réalité scientifique, mais surtout il cache mal son aspect punitif. Une obstétricienne interrogée à ce sujet pour la rédaction du présent article a déclaré :

« Ils continuent à faire ça parce que les femmes ne reviennent pas. Ils croient que c’est parce qu’elles sont guéries, mais je sais qu’elles sont juste traumatisées […] en consultation je reçois la famille qui m’explique que la femme enceinte ne peut pas se déplacer, mais elles refusent de revenir ici même juste pour l’intraveineuse [NDLR celle qui permet d’hydrater la patiente] parce qu’elles ont peur qu’on les force à recommencer. C’est vraiment dangereux […] »

Que puis-je faire si moi ou une proche souffre de ces symptômes ? Le plus important est de ne jamais hésiter à vous rendre aux urgences. Au téléphone on vous dira de ne pas venir, surtout en cette période de pandémie, de boire de l’eau salée par petites gorgées, etc. : soyez ferme en affirmant avoir besoin de soins médicaux et non de remèdes de grands mères. Personne n’a le droit de vous interdire l’accès aux urgences, peu importe votre situation. Les princesse de Cambridge restent à l’hôpital, nous femmes du peuple devons y retourner jusqu’à 200 fois au cours d’une grossesse : ne vous gênez pas. Aucun médecin ne peut vous forcer à consentir à une hospitalisation du type sus-décrit ; vous êtes libre de refuser un traitement et de partir quand vous le souhaitez après avoir été hydratée par intraveineuse et auscultée. Aussi, vous pouvez contacter l’Association de lutte contre l’H-G sur leur site (https://www.associationhg.fr/), par téléphone au 06-77-07-65-91 (permanence les mardi et jeudi de 12h à 16h), ou par mail à [email protected] pour être mise en contact avec une obstétricienne avertie près de chez vous, et plus largement vous renseigner et vous accompagner.4

1Témoignage sur l’instagram de soutiens @hyper.quoi.

2Publication de 2007, réalisée par Borzouyeh Poursharif, Lisa M. Korst, Kimber W. MacGibbon, Marlena S. Fejzo, Roberto Romeroc, et T. Murphy Goodwina.

3Enquête pilotée par le département de gynécologie et d’obstétrique de l’Université de Californie du Sud et présentée en mai 2007 au 55e Congrès des gynécologues et obstétriciens de San Diego.

4Autre sources : « Hyperémèse gravidique : vécu des conditions d’hospitalisation », Anne-Sylvie Charles, Gynécologie et obstétrique. 2016. ffdumas-01484780

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