La crise du covid-19 en Tunisie démontre les limites de la « transition démocratique » des impérialistes

La crise du covid-19 en Tunisie démontre les limites de la « transition démocratique » des impérialistes

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La suspension du parlement tunisien et la révocation du Premier ministre Hichem Mechichi par le président Kaïs Saïed le 25 juillet 2021, démontrent les limites de ce que les médias et les régimes bourgeois nomment « la démocratie » des pays sous domination impérialiste. Le cas de la Tunisie est perçu comme le seul « succès » du printemps arabe, déclenché en Tunisie en 2011. Pourtant, dix ans après, les espoirs des masses héroïques qui se sont révoltées successivement depuis 2011 ne se sont toujours pas matérialisés. Entre 2011 et 2019, le taux de croissance économique annuel moyen était de seulement 1,5 % selon la Banque mondiale. En plus d’une situation économique grave, la corruption, les violences policières et bien sûr l’absence de solutions politiques apportées aux problèmes quotidiens des Tunisiens, ont mené à une nouvelle vague de manifestations depuis le début de 2021. Déjà avant la pandémie, le taux de chômage officiel était de 14,9 % et les investissements et exports n’égalaient pas celui préexistant au printemps arabe. Cependant, la corruption est restée constante, et la douzaine de gouvernements qui s’est succédé depuis 2011 n’a pas réussi à faire avancer le pays. À la place, les partis dominants ont cherché à s’implanter dans l’État afin de parasiter le peuple. L’un de ces partis politiques est la cible principale des actions du président Saïed : Ennahdha, un parti islamiste « démocrate » inspiré des Frères musulmans et le plus grand parti au parlement. Début juillet, en pleine crise sanitaire, Ennahdha avait demandé un versement de 3 milliards de dinars (plus de 900 millions d’euros) d’indemnisation aux victimes emprisonnées et torturées sous l’ancien régime du dictateur Ben Ali. Pendant que les Tunisiens souffraient et mouraient du covid-19, les politiciens d’Ennahdha cherchaient à se remplir les poches au nom d’événements ayant eu lieu plus de dix ans auparavant. En parallèle, le système de santé, qui dépendait des dons de vaccins et de matériel médical faits par d’autres pays, s’est retrouvé saturé et a été mis en échec. À ce jour, environ 8 % des Tunisiens seulement ont reçu une vaccination complète dans le cadre du plan gouvernemental, et la Tunisie a le 3e taux d’infection le plus élevé au monde après l’Équateur et la Namibie, avec 200 morts par jour en moyenne. La pandémie a aussi dévasté l’important secteur du tourisme et a impacté le secteur industriel. En 2020, l’économie du pays s’est contractée par 8,6 % et par 3 % dans les trois premiers mois de 2021 sur une base annuelle, faisant monter le taux de chômage à 17,8 % selon les données du gouvernement.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase

En juillet, l’arrogance d’Ennahdha, réclamant 3 milliards de dinars, ajoutée à la situation du pays, ont conduit les manifestants à saccager les bureaux d’Ennahdha à travers le pays et à demander au président de suspendre le parlement. Vainqueur de l’élection présidentielle d’octobre 2019 en tant que candidat indépendant et critique de la « classe politique » et de la corruption omniprésente, le président Saïed représente pour beaucoup de Tunisiens une opposition au statu quo. Cette image publique méliorative du professeur de droit constitutionnel est renforcée par son intervention dans la gestion de la crise sanitaire en affrontant le Premier ministre Mechichi d’Ennahdha et l’orateur du parlement et dirigeant d’Ennahdha, Rached Ghannouchi. Bien que la constitution de 2014 attribue la gestion des relations internationales et la direction de l’armée au président, Saïed a déclaré que l’armée prendrait en charge la gestion de la pandémie, mal orchestrée par le gouvernement selon lui. Par conséquent, la suspension du parlement par le président a été célébrée par les manifestants et par la gauche tunisienne, qui voyaient dans l’action du président une rupture historique avec les limites de la « transition démocratique » initiée après 2011.

Est-ce un coup d’État ? La réponse importe-t-elle vraiment ?

Le président a justifié la suspension du parlement en évoquant l’article 80 de la constitution qui permet au président de suspendre le parlement pendant 30 jours dans une situation de crise, lorsque les organes politiques sont figés et inefficaces. Pourtant, le président n’a apparemment pas consulté le Premier ministre et l’orateur du parlement comme prescrit par l’article 80 et le parlement aurait dû rester en session permanente, alors que le président avait empêché le parlement de tenir une session. De plus, il aurait fallu que le président ait l’approbation du tribunal constitutionnel, mais la lutte interne a empêché le gouvernement de nommer ces juges et le tribunal n’a donc jamais été formé. Selon un document divulgué par Middle East Eye en mai, prétendument rédigé par les conseillers du président, ce dernier aurait fomenté un plan consistant à évoquer l’article 80 pour monopoliser le pouvoir avec une légitimité constitutionnelle, ce que le président a démenti.

Pendant que les politiciens et médias bourgeois ont lancé un débat sur la nature de l’action présidentielle du 25 juillet, pour déterminer s’il s’agissait ou non d’un coup d’État, les masses tunisiennes n’ont pas attendu pour fêter l’événement dans les rues et affronter des partisans d’Ennahdha, engendrant de la violence. Le président a préféré s’entretenir avec les organisations de la société civile plutôt que le parlement en tenant le 27 juillet trois réunions au palais présidentiel auquel ont été invités l’Union générale tunisienne du travail (UGTT, le seul syndicat du pays et une force politique importante), l’association patronale Utica, deux associations féministes dont l’Association tunisienne des femmes démocrates, l’Union nationale des journalistes tunisiens, l’Ordre des avocats et aussi le président du Conseil supérieur de la magistrature, le président du Conseil de la magistrature et le vice-président du Conseil de l’ordre administratif. Clairement, le président Saïed tente d’inclure dans la phase de transition actuelle les représentants de certains secteurs sociaux stratégiques du pays, tels que des professions petite-bourgeoisies, les travailleurs, et les femmes en général, qui ont été une force motrice dans les luttes politiques du pays. Suite à ces réunions, le président a lancé un appel public à toutes les organisations de la société civile pour qu’elles contribuent à définir les lignes directrices d’une feuille de route pour ce mois de transition jusqu’à la nomination du nouveau premier ministre chargé de former le gouvernement.

La réponse d’Ennahdha et des autres partis de la majorité parlementaire, variée, a évolué avec la situation. Au début, Ghannouchi a dénoncé un coup d’État et appelé à des manifestations contre Saïed. Il a mené un rassemblement devant le parlement barricadé par l’armée tunisienne le 26 juillet, durant lequel des affrontements entre les manifestants pro-Ennahdha et les partisans de Saïed ont eu lieu. Mais ayant pris conscience de la réalité de la situation, les dirigeants d’Ennhadha ont changé de ton. L’armée tunisienne est restée fermement fidèle à Saïed et la grande majorité des masses, n’ayant plus confiance dans les partis politiques et consciente de la corruption totale de l’État, a vu dans la démarche du président la meilleure possibilité qui soit. Les masses perçoivent positivement l’armée, qui a pris leur parti durant le printemps arabe, contrairement à la police qui est détestée pour avoir soutenu l’ancien régime et les gouvernements successifs, avec une répression violente. La direction d’Ennahdha a donc opportunément changé de position. Alors que l’armée stationnait dans les rues et qu’un couvre-feu était mis en place, ils n’ont pas eu d’autre choix que d’inviter leurs partisans à un retour au calme, et de coopérer avec le président. Dans une déclaration plus récente sur Facebook, Ghannouchi a décrit l’état d’urgence positivement, comme l’opportunité d’engager des réformes.

Cependant, l’UGTT, la France et les États-Unis ont appelé le président à former un nouveau gouvernement au plus tôt. Les puissances impérialistes telles que la France et l’Italie souhaitaient un retour à la stabilité dans le pays pour y faire des investissements et récolter plus de profit en exploitant le prolétariat tunisien. En situation de crise politique, il est en effet plus compliqué d’imposer les intérêts impérialistes à un gouvernement et d’assurer la protection des capitaux étrangers.

Le plan du président

Pour contenter les masses, le président Saïed a promis de mettre en œuvre un plan ambitieux contre la corruption systémique. Dans son annonce de l’état d’urgence, le président a déclaré qu’il prendrait en charge les poursuites judiciaires publiques et qu’il levait l’immunité des membres du parlement. Cela pouvait mener à des poursuites contre des membres d’Ennahdha, du Qalb Tounes et du Aych Tounes, parmi d’autres partis politiques. Le 14 juillet, le juge d’instruction du pôle judiciaire de lutte contre la criminalité financière a ouvert une enquête sur le financement des campagnes électorales de ces trois partis. Quant au secteur privé, le président a proposé un accord pénal à 460 hommes d’affaires qu’il accuse d’avoir volé 13,5 milliards de dinars (plus que 4 milliards d’euros) à la Tunisie par des moyens corrompus tels que l’évasion fiscale. Selon l’accord, si les hommes d’affaires concernés s’engagent à développer des projets en Tunisie, ils peuvent éviter les poursuites et la prison. De plus, le président a appelé les commerçants à diminuer leurs prix et les a avertis de ne pas spéculer ou amasser de biens, affirmant que les infractions seraient poursuivies en justice. Les masses tunisiennes doivent encore attendre pour juger des effets de ce grand plan, mais on compte déjà quelques arrestations de détracteurs du président tels que le parlementaire Yassin Ayari et un important membre d’Ennahdha, Anouar Maarouf.

Toutefois, Saïed cherchera probablement à obtenir un prêt de quatre milliards de dollars auprès de la FMI pour relancer l’économie en déclin. Cela endetterait davantage le pays auprès du FMI, le forçant à payer des intérêts sur le long terme aux impérialistes. De plus, ces sommes sont versées par la FMI en échange de l’application de réformes libérales, ce qui implique des réductions de salaire dans le secteur public, du soutien fiscal aux entreprises d’État et des subventions importantes à la vie quotidienne. Ces réformes permettent aux monopoles impérialistes d’exploiter le pays librement, au détriment du prolétariat.

L’impérialisme et la corruption

Quelles que soient les intentions du président, la lutte anticorruption sera toujours limitée par le caractère systémique de la corruption des pays semi-coloniaux, tels que la Tunisie. La corruption, et particulièrement celle liée à l’ingérence étrangère ciblée par le président, n’est pas un simple défaut du système d’État. Ce qui est considéré à tort comme de la corruption est en fait une caractéristique essentielle de la domination impérialiste, qui permet le lien mutuellement bénéfique entre le régime comprador et les impérialistes du monde entier à la recherche du profit maximal. Démocratie ou pas, la crise sanitaire a montré que les semi-colonies du monde ne sont pas du tout conçues pour répondre aux besoins de leurs populations. Ces États existent seulement pour permettre l’exploitation du prolétariat et des ressources naturelles sous l’impérialisme.

Néanmoins, les masses tunisiennes ont réussi à créer une pression populaire énorme en continuant de se révolter pour une vraie démocratie. Ceci a poussé le président Saïed à agir, mais les ambitions du prolétariat tunisien ne se réaliseront qu’avec le retrait de l’impérialisme, des intérêts capitalistes en général et avec le développement socialiste du pays, guidé par les besoins des masses.

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