Poème : Les Sardines

Poème : Les Sardines

Nous partageons ce poème que nous avons reçu et qui raconte la lutte des sardinières dans les conserveries bretonnes.

Conserverie la Belle-Iloise

Les sardines

En face c’était la mer
C’était le port de Douarnenez
Les toits gris des fabriques
leur ombre qui trempe dans l’eau fraîche
Comme un biscuit de fer dans du lait clair et froid

Yann et Pêr et les autres avaient partagé la paye
Au soir dans le bistrot de Jeanne
La paye des mois de mer
Les mois de la sardine
Isolés dans ce navire nauséeux
Perdu dans les vagues
Jeanne avait pris sa part
Les bistrotières sont armatrices
Elles servent les coups de vin d’Alger
Et financent les virées loin sur la mer

La mer
La mer qui vous crèvera
La mère qui vous nourrira
La marée qui monte et qui descend

Et les femmes dans les usines
Les femmes qui arrachent les têtes du poisson
les femmes qui arrachent les arrêtes
Les femmes qui salent
Les femmes qui conservent
Les femmes qui boitent
Les femmes qui pêchent leurs maris ivres morts
À la ligne, rentre à la maison
Les femmes qui pleurent ceux qui ne rentrent pas
Mort d’une vague
D’un câble mal amarré
D’une mauvaise blessure
Mort parce qu’il faut l’impôt atroce des creux dans les vagues
La taxe de l’eau glacée et ses profondeurs inimaginables

Les maris pêchent, les femmes conservent
Et au retour des bateaux
Sur la jetée d’autres femmes marchanderont les prises

Aujourd’hui c’est grève à l’usine
C’est grève sur le port
Et les jaunes ont tirés sur le Flanchec
Des brigands payés par deux patrons de conserverie
pour abattre un maire qui avait le crime
De défendre les ouvrières

Aujourd’hui jour de grève
Et c’est le roulement sourd, un grondement abrupt
De milliers de sabots
Les sardinières et les pécheurs ont saccagés les bureaux et les fabriques
Parce qu’on leur répond avec des balles
Ils portent la justice dans une odeur de poisson
C’est le tribunal des penn sardin
Ils portent le drapeau
Le drapeau rouge des marins
Le rouge du châle de Soazik la sardinière
Le rouge des femmes pleines de viscères
Celles des poissons
Celles des accouchements
Et des accidents d’usines

Parfois il faut accoucher sur le plan de travail
Parmi le poisson de l’usine
Tout ceci sera retenu sur ta paye, oui
Accident d’usine

Parfois on perd un bras
Parfois on perd son âme
Accident d’usine

Et la marée qui monte et qui descend

Yann et Pêr ne vont plus en mer
Trop vieux pour les sardines
Et le soir autour du vin
Ils parlent des équipages
De ceux qui ne sont pas revenus
De ceux qui sont revenus en morceaux
Et des jeunes, sur les bateaux, toujours là bas, toujours plus loin
Toujours plus loin dans des bateaux toujours plus grands

Et la marée qui monte et qui descend

Douarnenez la rade est tranquille
Yann et Pêr ne boivent plus
Ils reposent sous la terre
Tous n’ont pas eu cette chance
N’oubliez pas les cris qui ne sont plus
Les fabriques qui ne sont plus
Les bistrots qui ne sont plus
La langue, qui, peut être, ne sera plus
Si tu ne fais rien.
Mais sur le bord des bateaux de plaisance
De ceux qui viennent pour la vue
On peut encore entendre des milliards
Des milliards de milliards
Des milliards de trilliards de sardines.

 

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