Mali : la fin de l’opération Barkhane, un retrait en trompe-l’oeil

Mali : la fin de l’opération Barkhane, un retrait en trompe-l’oeil

Au camp militaire de Tombouctou, le 14 décembre, le drapeau français a été descendu et le drapeau malien hissé. Dans une cérémonie, une grosse clé aux couleurs des deux pays a été donnée par le général français au commandant malien. Pour la première fois depuis 2013, début de l’intervention française, le camp de Tombouctou repasse sous contrôle malien. C’était dans cette ville que François Hollande avait annoncé l’intervention militaire française, le 2 février 2013. Depuis presque neuf ans, l’armée française occupait le pays, notamment le Centre et le Nord, dans la fameuse « opération Barkhane ».

Depuis juin 2021, où Emmanuel Macron a annoncé la « fin de l’opération Barkhane », les troupes françaises ont été retirées des villes de Kidal, Tessalit et enfin Tombouctou. Cela représente 425 soldats. Entre 2021 et 2022, les effectifs militaires français au Sahel doivent passer de 5 000 militaires à 3 000. Que signifie ce retrait ? L’impérialisme français a-t-il soudainement décidé de laisser tranquille l’Afrique ? Bien au contraire, nous allons montrer la réalité derrière cette opération de communication et de diplomatie imaginée par Emmanuel Macron et l’état-major français.

Pourquoi l’opération Barkhane a-t-elle été abandonnée ?

En 2013, alors que la guerre du Mali a commencé depuis un an, l’impérialisme français se déploie au Mali. Le nord du pays est passé sous contrôle « rebelle » (c’est-à-dire de groupes touaregs) et le sud du pays, où se trouve la capitale Bamako, risque d’être submergé. L’intervention française de 2011 en Libye, mise en avant par l’ex-président Sarkozy, avait déjà permis le renforcement des armements dans la région, par le pillage des arsenaux de Kadhafi.

Le régime de Bamako est au service des Français. Le ministère des affaires étrangères français demande alors l’intervention militaire. La France convoque le conseil de sécurité de l’ONU en urgence et fait valoir une lettre du président malien Dioncounda Traoré (qui n’avait pas été élu). Le 11 janvier, la décision est prise : la France déploiera une opération avec ses « partenaires africains » (comprenez : avec ses chiens de garde comme le Tchad). Le lendemain, des centaines de commandos sont déployés sur des points stratégiques. On estime que ce serait une des plus grosses action des forces spéciales à ce jour. L’opération Serval commence. En 2014, elle est remplacée par l’opération Barkhane.

L’armée française se prétend « armée de libération », elle devient rapidement armée d’occupation aux yeux de tous. Aujourd’hui, même des politologues français comme Marc-Antoine Pérouse de Montclo défendent l’idée que 9 ans de présence au Mali ont consacré une occupation du pays par la France. Dans la bourgeoisie française, de droite comme de gauche, cette intervention est devenue une épine dans le pied. En effet, la guerre est toujours en cours, l’armée française n’a pas écrasé les « rebelles ». Des milliers de militaires sont déployés, qui coûtent cher au budget de l’armée. 57 militaires français sont morts (ce qui n’est rien à côté des milliers de Maliens morts et des centaines de milliers de réfugiés et déplacés de la guerre). Bref, un premier élément de réponse pour comprendre l’abandon de Barkhane, c’est l’usure de l’intervention française.

Mais ce n’est pas une usure venue de nulle part ! L’occupation du Mali fait face à de fortes résistances. Premièrement, les forces françaises au Sahel sont haïes par les masses. Récemment, un convoi pour Barkhane a été attaqué au Burkina Faso et au Niger. L’armée française a fait trois morts parmi les manifestants en novembre 2021. 18 personnes ont été blessées, dont 11 gravement. Au Mali, l’armée française tue des civils. En mars 2021, l’ONU a accusé la France d’avoir exécuté 19 civils dans une frappe aérienne sur un mariage. Des massacres dans des villages (peuls par exemple) ont lieu avec l’approbation tacite de l’armée française, et des « bavures » sont régulièrement commises. Les soldats français rapportent que le contact dans les villages est « froid ». Ils ne s’y trompent pas, ils ne libèrent personne.

Même dans l’État malien, la France se retrouve mise en accusation. Le président Ibrahim Boubacar Keïta, grand « ami » de la France et président entre 2013 et 2020, est démis de ses fonctions par le militaire Assimi Goïta en 2020. Goïta se débarrasse un an plus tard de Bah N’Daw et Moctar Ouane, Président et Premier ministre de transition, dans un nouveau coup d’État. L’armée est donc au pouvoir, et les relations avec la France se tendent.

En effet, Macron a annoncé la fin de Barkhane immédiatement après ce coup d’État. Son but était de poser une pression sur le nouveau pouvoir malien. Soit il se plie aux demandes françaises, soit la France cesse l’aide militaire. Voilà pourquoi, malgré les relations tendues entre les deux hommes, Macron rencontre Goïta à Bamako, le 20 décembre 2021.

Convoi militaire français de Barkhane au Niger lors des tirs qui ont fait trois morts

Quel est le plan de l’impérialisme français ?

Ce retrait, dans le contexte du retrait des Etats-Unis d’Afghanistan qui a eu lieu cette année, semble une opération de communication toute trouvée pour Macron. La France se retire, prétend défendre la démocratie et les « interventions humanitaires ». Les dépenses militaires vont baisser, et l’armée française ne pourra plus autant être prise pour cible au Sahel.

Mais est-ce un vrai retrait ? Eh bien, pas du tout. Déjà, car la ministre des armées, Florence Parly, l’a bien dit : « La France ne quitte pas le Mali ». Des milliers de soldats vont rester dans la région et continuer la guerre. Le passage à 3 000 soldats pour l’été 2022 ne ramène le nombre de troupes qu’à la moyenne basse lors de l’opération Barkhane. Cela permet donc à la France de prétendre se « retirer » tout en gardant son emprise.

Mais ce qu’il y a de réel dans ce retrait, c’est que la France veut agir au Mali par « d’autres moyens » que l’intervention directe. Quels sont donc ces moyens ? Citons-en deux.

Le principal est l’intervention auprès de l’armée malienne. En 2013, le Mali estimait à 3 000 le nombre de militaires opérationnels sur 10 000 hommes. Aujourd’hui, ce nombre aurait considérablement augmenté (34 000 hommes, dont 25 000 permanents et 25 000 recrutements envisagés). La France va rester pour « former » ces troupes et les déployer en opération. Autrement dit, de manière similaire à ce qui est fait dans la guerre en Syrie avec les forces irakiennes, ou avec l’armée tchadienne, l’armée malienne va être formée pour accomplir les besognes françaises. Moins de militaires français du rang au Mali, plus d’officiers, de formateurs, pour des « missions militaires » qui visent à avoir une force armée d’intervention locale. Même à Tombouctou, dans le camp « remis à l’armée malienne », des formateurs français restent sur place ! On aperçoit déjà cette idée dans la MINUSMA, la force de l’ONU déployée au Mali. Parmi les 14 000 personnels sur le terrain, on retrouve de nombreux Tchadiens, Sénégalais, Togolais, Nigériens, Burkinabés, Béninois, Guinéens…

Opération de formation récente de militaires tchadiens par les français au Gabon

Ensuite, il y a la question européenne. La France va prendre le 1er janvier la présidence de l’Union européenne. Macron a déjà annoncé qu’il voulait en faire un moment important. En annonçant le « retrait » français du Mali, Macron avait ouvert la porte à une « intervention européenne ». Depuis mars 2020, la « Task Force Takuba » a été lancée. Cette force de l’UE est largement poussée par la France. La France cherche à inclure notamment des forces estoniennes, lituaniennes, suédoises, roumaines et d’autres. L’état-major français insiste sur la progression rapide de l’opération : 6 pays membres en avril 2021, peut-être 13 en 2022. La France voudrait même intégrer des Britanniques, et fait face aux résistances allemandes et espagnoles. Tout cela est à placer dans le contexte où la France s’oppose à l’intervention des Russes au Mali, craignant pour les contrats militaires et l’exploitation des mines d’or dans le pays. Autrement dit, en menant une force internationale, comme une espèce de « coalition », la France espère se placer comme leader militaire de l’UE, et diminuer la pression qui pèse sur l’impérialisme français au Sahel.

En conclusion, après avoir examiné la situation, nous pouvons dire que ce « retrait » est une opération de communication savamment orchestrée par la France. Oui, Barkhane va cesser. Mais l’occupation française et surtout l’emprise de l’impérialisme français dans la région ne vont pas s’arrêter. Au contraire, la France agit pour renforcer son enracinement en le rendant « tolérable », « institutionnel », et moins militaire. Pour cela, l’impérialisme français est prêt à utiliser tous ses chiens de garde dans la région pour garder le Mali dans son pré carré. La France montre les crocs face aux russes, et fait les yeux doux aux « partenaires européens ». Et le principal reste la déclaration de la ministre des armées : « Nous ne quittons pas le Mali ». Tout ce « retrait » prouve qu’il n’y a pas de libération possible sans mobilisation des masses contre l’impérialisme.

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