La situation politique en Palestine et le chaos des choix : le processus de l’alternative révolutionnaire

La situation politique en Palestine et le chaos des choix : le processus de l’alternative révolutionnaire

Nous sommes heureux  de publier aujourd’hui cette traduction d’un article de l’écrivain palestinien Ghassan Abu Najm. Le texte a été publié dans la revue ALHADAF proche de l’organisation du Front Populaire pour la Libération de la Palestine, et traduit de l’arabe. C’est un article d’importance pour quiconque suit la situation politique en Palestine et les initiatives se réclamant de la lutte du peuple palestinien pour sa libération. Nous remercions l’auteur et le traducteur pour leur travail précieux.

Les répercussions catastrophiques des accords d’Oslo ne se sont pas arrêtées aux limites des concessions gratuites faites par « l’Autorité de Dayton » à l’occupant avec l’intensification de la coordination sécuritaire, la mainmise sur toutes les institutions d’action nationale, l’émergence d’une classe de rentiers et le recrutement de courtiers, d’économistes, d’hommes politiques et de dirigeants fidèles au pouvoir de l’Autorité et de l’occupant. Leurs missions ? Écraser et conjurer toutes les formes d’opposition ; engendrer sur la scène politique palestinienne un état permanent de division, d’émiettement et de chaos ; s’attaquer à l’unité du peuple palestinien ; former des structures politiques et des entités morcelées à Ramallah et à Gaza ; éradiquer les territoires intérieurs occupés en 1948 de la scène politique palestinienne, de toutes les visées de libération nationale et de toutes les stratégies de lutte ; conspirer contre les Palestiniens de la diaspora en exprimant une approbation tacite pour leur intégration dans les pays d’exil et leur non-intégration dans les organisations d’action nationale. Mais ces répercussions sont aussi manifestées par l’exclusion des directions qui ont joué un rôle central dans les luttes historiques et qui sont toujours restées intègres face aux visées de l’Autorité. Citons simplement le cas d’Al Qaddoumi et d’autres. Il s’est alors agi de transformer les institutions de l’O.L.P. en coquilles vides, dégagées de toutes réalités politiques et de remplacer les représentations extérieures des institutions d’action nationale par des ambassades qui coordonnent et gèrent leur mission sous le  commandement de « l’Autorité de Dayton » et de la coordination sécuritaire de ces voyous.

Cette situation a conduit à des plans de riposte par les fractions nationales palestiniennes face à « l’Autorité de Dayton » et à la rupture de tout lien avec cette dernière qui s’embourbait toujours plus dans les méandres hostiles à notre peuple et à son droit à la libération et à l’indépendance. Force est cependant de constater la faiblesse de ces actions du fait de l’incapacité de ces fractions à se débarrasser du complexe d’Oslo et à tisser des alliances entre fractions opposées contre l’Autorité. Tout cela a contribué à faire naître chez notre peuple toujours plus de déception et à susciter parmi les masses un état de méfiance envers ces fractions, leurs programmes et leur incapacité à utiliser des moyens de lutte pratiques pour sortir du bourbier d’Oslo, malgré  les slogans résonnants et les phrases révolutionnaires.

A ce facteur subjectif propre à la scène politique palestinienne se sont ajoutés d’autres facteurs objectifs produits de l’apathie des états arabes : les trahisons et les défaites en série ; les atermoiements et la précipitation vers la normalisation ; la résistance palestinienne assiégée, la poursuite et l’arrestation de militants dans les pays arabes ; la monstruosité des plans de la compromission et de la liquidation de la cause palestinienne avant et après le projet du printemps arabe ; le démantèlement de toute la région arabe en un état de fragmentations et d’effondrements des États et de leurs armées – le tout orchestré par l’impérialisme mondial et ses alliés pour notamment permettre à l’entité sioniste de s’implanter toujours plus dans ces diverses parties de la région, par tous les moyens : militaires, économiques et politiques ; et enfin la mise en avant du projet des États-Unis « Abrahamique », qui est le plus grand projet visant à placer toute la région sous le commandement de l’entité sioniste.

Ces conditions objectives et subjectives s’agrègent pour mener à l’effondrement du projet national palestinien et du projet panarabique. Il s’agit de placer la région arabe – et la région palestinienne en particulier – dans un état de « chaos des choix » comme seule réponse naturelle et possible à l’état de délabrement, d’égarement et de perte des moyens pratiques de lutte, pour la transformation de l’O.L.P. en une structure politique vide de sens dépourvue de toute efficacité de combat. La plupart des fractions d’action nationale vivent de leurs gloires passées et ne parviennent pas à faire face ni à réagir face aux attaques sionistes d’une ampleur disproportionnée contre notre peuple.

Ces attaques circonscrivent et visent avec férocité toutes les actions de résistance contre l’ennemi sioniste : ce fut le rôle, par exemple, que joua le siège et le bombardement des habitations et des habitants de Gaza sans que cela ne provoque une réaction satisfaisante en regard de la colère des masses, désespérées. Et ce même  durant la bataille de « Saif Al-Quds » (« La bataille de l’épée de Jérusalem »), où le sang palestinien a été versé aux seules fins d’agendas privés, ce qui a accru le désespoir des masses palestiniennes puisque cette bataille  qui laissait naître un espoir a finalement laissé place à un affaiblissement du niveau de la lutte et à une situation désespérée enkystée.

Tout cela a incité de nombreuses personnes et collectifs, animés par le seul intérêt national, à rechercher des voies et moyens pour stopper l’hémorragie survenue au sein de notre mouvement de libération nationale et mettre fin à l’état de déliquescence de la révolution palestinienne. Cela s’est concrétisé par l’organisation de nombreuses conférences et de forums nationaux dans la plupart des pays de la diaspora : ainsi se sont tenus le Forum palestinien, la Conférence d’Istanbul et d’autres réunions qui menaçaient de former un autre cadre de lutte opposé à celui de l’O.L.P. si « l’Autorité de Dayton » continuait à s’accaparer toutes les institutions de l’Organisation pour la vider de son contenu combattif. Et malgré les remarques que j’ai pu formuler sur ces réunions et conférences dans des articles précédents, de nombreuses personnalités nationales ont exprimé leur détermination à s’engager sur cette voie pour modifier les choses alors qu’elles formulaient – à juste titre – des craintes légitimes face à la situation actuelle.

Certaines de ces personnalités se sont montrées déterminées à trouver une issue favorable à cet effondrement – évoqué précédemment – pour sortir la révolution de l’impasse actuelle ; d’autres, cependant, ont profité de la situation et ont détourné le sens de la lutte vers des intérêts factionnels étriqués : cela s’est ainsi produit lors de la Conférence d’Istanbul, organisée par les Frères musulmans sous l’auspice d’un imam turc allié de l’entité sioniste et membre de l’OTAN, dans le but d’essayer de créer une autre organisation en vu de remplacer l’O.L.P. ; cette conférence fut rejetée par les masses populaires palestiniennes sur le terrain.

Certains palestiniens de gauche ont également tenté de former des courants populaires contre l’occupation sioniste. Ils se sont concentrés dans la diaspora et ont travaillé pour mobiliser les masses palestiniennes, arabes et internationales, afin d’exposer les crimes de l’occupant et organiser le boycott sur le plan économique et politique. L’action de BDS a réussi à attaquer la propagation cancéreuse de l’occupation sioniste au niveau mondial et arabe et a réussi à agir, en ce sens, en dehors du cadre traditionnel des fractions, loin de l’emprise de l’Autorité d’Oslo et sans compromettre le statut et l’importance de l’Organisation de Libération de la Palestine en tant que représentante légitime du peuple palestinien.

Mais une autre de ces initiatives fut menée par quelques gauchistes enfantins : ils l’appelèrent « la voie révolutionnaire alternative ». J’ai lu la plupart des publications de ce mouvement et j’ai attendu la déclaration du Comité préparatoire des Conférences de Madrid, de Beyrouth et de São Paulo avant d’écrire cet article, même si j’étais certain de ses conséquences. A l’exception de l’ambition personnelle de certains de ses dirigeants d’occuper des postes politiques et médiatiques, je ne nie pas ici la possibilité que certains soient influencés – consciemment ou non – par les visions et les ambitions du « fils gâté du Mossad » : Azmi Bishara ; et de ce fait, loin de moi l’idée de parler de trahison… Néanmoins, il me semble essentiel de réfuter ici, par mes propos, plusieurs faits.

Premièrement : concernant le nom de ce regroupement. L’un des chefs de file de cette « voie » s’est inspiré des appels du Dr Georges Habache à former une voie alternative à la voie de la droite influente au sein du mouvement palestinien. Le dirigeant de cette voie fait état de cette référence dans son article paru dans la revue libanaise : « ALAKHBAAR » où il dit considérer cette position du Dr Georges Habache comme point de départ pour fonder son processus. Or, il interprète ces propos à sa guise. Lorsque le Dr Georges Habache a appelé à la formation d’un processus révolutionnaire alternatif, il n’indiquait pas aux fractions de l’action nationale opposées à la droite ancrée au sein de l’Organisation de Libération de la Palestine de détruire le cadre commun de travail que constitue cette Organisation mais bien plutôt de constituer un processus
alternatif à la voie de la compromission et de la trahison au sein même de l’O.L.P. afin d’isoler cette dernière et de l’anéantir.

Cette position du Dr Georges Habache montre bien quel était son degré de conscience, d’audace et de force : bien loin de proposer de quitter l’Organisation et de former un chemin ou un cadre alternatifs, il a réussi à former un front qui a rejeté toutes les solutions de reddition ; ce front, il l’a certes d’abord considéré comme une alternative à l’O.L.P. mais il s’est ensuite rétracté. C’est ce que les gauchistes enfantins n’ont pas saisi ou ont choisi d’ignorer en faisant dire à Dr Georges Habache ce qu’il n’a pas dit.

Deuxièmement : le programme de ce processus alternatif – dont l’un des instigateurs est un des cadres du Front populaire – ne diffère aucunement de la littérature de certaines fractions d’action nationale de gauche, en particulier du programme du Front populaire, que ce soit au niveau des fondements idéologiques que des visées politiques qui constituent la base de ce programme sur le plan tactique et stratégique. Ainsi, rappelons que le Front populaire exige depuis toujours la libération de tout le territoire national palestinien et appelle,  pour cela, à la mobilisation des masses. Pour l’accomplissement de ce programme de lutte, nombreux ont été les martyrs et les prisonniers sacrifiés sur l’autel de ce combat. Il aurait été préférable que la lutte enracine avec force cette prise de conscience parmi toutes les forces de gauche et travaille à unifier les forces de la gauche palestinienne sous la bannière de l’O.L.P. pour que le programme de libération nationale – qui a été gâché par les dirigeants influents – ne se fragmente pas davantage : ainsi, la scène politique palestinienne at-elle réellement besoin de nouvelles structures politiques ?!

La compréhension théorique de l’unité du parti de gauche suppose de s’armer d’une conscience, d’une volonté d’unité et d’une discipline interne. Tous ceux qui sont conscients du rôle du parti de gauche doivent le rendre plus révolutionnaire de l’intérieur, en élargissant ses fondements, en consolidant son programme et en travaillant au sein des masses, en tant que leader et avant-garde de ces dernières. Lénine, le dirigeant du plus grand parti de gauche de l’Histoire, nous a enseigné ces leçons – lui qui a davantage mené la lutte au sein du parti qu’à l’extérieur mais qui, lorsqu’il le quitte, pose aussi la question suivante : « avez-vous aujourd’hui un tel parti qui serait parvenu à mettre à l’écart, en son propre sein, tous ceux qui s’opposent au processus révolutionnaire ? ». C’est un homme tel que lui qui est l’authentique révolutionnaire de gauche. Or vous, de quelle voie révolutionnaire parlez-vous ?!

Troisièmement : les participants ont clairement exprimé leur intention de former un comité préparatoire pour la conférence et d’organiser des élections. Si cet appel est un appel à la formation d’un nouveau parti, c’est une calamité. J’ai évoqué les effets d’une telle entreprise plus haut. Mais si l’intention est de former un cadre alternatif à l’O.L.P., la calamité est encore plus grande : c’est comme s’ils rendaient gratuitement un immense service à tous les ennemis du peuple palestinien qui, pendant de nombreuses années, se sont attelés à démanteler ce cadre de l’unité nationale qui est considéré par le peuple palestinien comme un héritage de lutte de longue haleine. Ils ont cherché à remplacer l’O.L.P. par la piteuse « Autorité de Dayton » et tentent encore de faire croire que cette dernière est la représentante du peuple palestinien, afin d’effacer le nom de l’O.L.P. de la mémoire et de la conscience du peuple palestinien. Et vous voilà avec votre horizon limité et votre infantile verbiage politique ! Vous offrez l’O.L.P. sur un plateau d’argent à nos ennemis et vous proposez de la remplacer par des unions de la jeunesse, des comités de femmes et des organisations estudiantines, comme si la  révolution palestinienne avait été incapable de faire émerger ces organisations et comités alors que tout au long de l’Histoire de la révolution palestinienne, ces structures ont écrit des pages prodigieuses de résistance et de combats durant lesquelles d’innombrables martyrs et blessés sont tombés et où ont été fait prisonniers de nombreux combattants en armes, défendant l’option de la lutte armée – ce que votre déclaration a omis de mentionner ! Ces derniers ont défendu l’honneur de la révolution et des masses à l’intérieur de la Palestine occupée comme dans les pays où se trouvent les Palestiniens de la diaspora.

La régression générale que nous avons évoquée, tant sur le plan global que sur le plan particulier, nous impose  une réévaluation et une relecture des moyens de lutte pour l’ensemble de l’Histoire du mouvement de libération palestinien, en réorientant la boussole de la lutte vers la bonne direction et en élaborant des programmes  capables d’élever le niveau du travail politique de manière à répondre aux exigences actuelles et préserver les acquis des luttes déjà réalisées par le mouvement de libération nationale palestinienne. Ceci aussi pour mettre en exergue les déviations politiques qui ont émergé tout au long de cette lutte. Ce travail, à mon avis, s’articule autour de plusieurs axes dont les plus importants sont les suivants :

– Premièrement : préserver l’O.L.P. en tant que front unitaire représentant le peuple palestinien et englobant toutes les composantes du peuple palestinien ; renforcer aussi son apport – en tant qu’héritage des luttes du peuple palestinien -, en l’arrachant aux mains de « l’Autorité de Dayton » qui en a fait une structure vide de sens, de lutte et de combat ; poser aussi comme absolue toute séparation pratique entre d’une part « l’Autorité de Dayton » et d’autre part l’Organisation et ses structures de lutte tel que le conseil central, le conseil national et tous les autres.

– Deuxièmement : déclencher rapidement un dialogue national global pour évaluer le chemin parcouru des luttes. Cette évaluation doit être menée par toutes les fractions de l’action nationale, par les institutions d’action populaire, par les personnalités nationales, par tous les cadres et toutes les secteurs de lutte ; et sa tâche est d’élaborer des politiques et des programmes communs pour accomplir la tâche de la libération nationale et tenir les objectifs nationaux légitimes du peuple palestinien, pour mettre fin à l’état d’émiettement et de fragmentation délibérée des forces de résistance de notre peuple. Il s’agit aussi de réunir toutes les forces nationales pour reconstruire l’O.L.P. sur une base combattive, de stopper l’hémorragie et de bloquer toute velléité de main mise et d’abus d’autorité sur l’O.L.P.

Il est temps de mettre fin à la division délibérée des forces de notre peuple et de leurs blocs démographiques et spatiaux entre la Cisjordanie, Gaza, l’intérieur et la diaspora ; il est temps de redéfinir l’Organisation de Libération de la Palestine comme seule représentante légitime du peuple palestinien partout où il se trouve et de considérer toutes les représentations et ambassades de « l’Autorité de Dayton » comme la propriété de l’Organisation en sa qualité de seule représentante du peuple palestinien

– Troisièmement : développer un véritable programme de lutte pour contrer l’isolement et renverser « l’Autorité de Dayton » et les accords d’Oslo en tant que leviers véritablement destructeurs de la lutte du peuple palestinien. Il faut parvenir à faire reconnaître que cette Autorité fait désormais pleinement partie du camp antirévolutionnaire : son renversement est devenu une nécessité urgente et essentielle pour faire progresser la lutte palestinienne et je crois que cette tâche est la base pour un nouveau départ. Notre peuple et ses forces vives sont capables d’y parvenir, malgré l’exagération de certains sur l’impossibilité d’y parvenir.

 

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